LA BELLE ET LA BETE

L'enfance croit ce qu'on lui raconte et ne le met pas en doute. Elle croit qu'une rose qu'on cueille peut attirer des drames dans une famille. Elle croit que les mains d'une bête humaine qui tue se mettent à fumer et que cette bête en a honte lorsqu'une jeune fille habite sa maison. Elle croit mille autres choses bien naïves.

C'est un peu de cette naïveté que je vous demande et, pour nous porter chance à tous, laissez-moi vous dire quatre mots magiques, véritable "Sésame ouvre-toi" de l'enfance : Il était une fois.....

Jean Cocteau

Il y avait une fois un marchand qui était extrêmement riche, il avait six enfants, trois garçons et trois filles, et comme ce marchand était un homme d'esprit il n'épargna rien pour l'éducation de ses enfants et leur donna les meilleurs maîtres. Ses filles étaient très belles mais la cadette surtout se faisait admirer et on l'appelait quand elle était petite  " la belle enfant " en sorte que le nom lui resta ce qui donna beaucoup de jalousie à ses soeurs. Cette cadette qui était plus belle que ses soeurs était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil parce qu'elles étaient riches, elles faisaient les dames et ne voulaient pas recevoir les visites d'autres filles de marchands il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie, elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade et se moquaient de leur cadette qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage mais les deux aînées répondirent qu'elles ne se marieraient jamais à moins qu'elles ne trouvassent un duc ou tout au moins un comte. La Belle remercia bien  honnêtement ceux qui voulaient l'épouser mais elle leur dit qu'elle était trop jeune et qu'elle souhaitait tenir compagnie à son père pendant quelques années encore...

Tout d'un coup le marchand perdit ses biens et l ne lui resta plus qu'une petite maison de campagne bien loin de la ville il dit en pleurant à ses enfants qu'il fallait aller dans cette maison et qu'en travaillant comme des paysans ils y pourraient vivre.  Ses deux filles aînées répondirent qu'elles ne voulaient pas quitter la ville et qu'il y avait plusieurs jeunes gens qui seraient trop heureux de les épouser quoiqu'elles n'eussent plus de fortune. Les bonnes demoiselles se trompaient, les jeunes gens ne voulurent plus les regarder quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait à cause de leur fierté on disait : " Elles ne méritent pas qu'on les plaigne, nous sommes bien aise de voir leur orgueil abaissé, qu'elles aillent faire les dames en regardant les moutons ". Mais en même temps, tout le monde disait : " Pour Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur, c'est une si bonne fille, elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête ". Il y eut même quelques gentilshommes qui voulurent l'épouser quoiqu'elle n'eut pas un sou mais elle leur dit qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner son père dans son malheur et qu'elle le suivrait pour le consoler et l'aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d'abord de perdre sa fortune mais elle s'était dit à elle-même : " Quand  je pleurerai beaucoup mes larmes ne me rendront pas mon bien il faut tâcher d'être heureuse sans fortune " . Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s'occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin et se dépêchait de nettoyer la maison et d'apprêter le dîner pour la famille. Elle eut d'abord beaucoup de peine car elle n'était pas habituée à travailler comme une servante mais au bout de deux mois elle devint plus forte et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin ou bien elle chantait en filant. Ses deux soeurs au contraire s'ennuyaient à mourir. Elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute les journée et s'amusaient à regretter les beaux habits et les compagnies. " Voyez notre cadette disaient-elles entre elles, elle à l'âme si basse et si stupide qu'elle est contente de sa malheureuse situation" . Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles, il savait que la Belle était plus propre que ses soeurs à briller dans les compagnies, il admirait la vertu de cette jeune fille et surtout sa patience car ses deux soeurs non contentes de lui laisser faire l'ouvrage à la maison l'insultaient à tout moment.

Il y avait déjà un an que cette famille vivait dans la solitude lorsque le marchand reçut une lettre par laquelle on lui marquait qu'un vaisseau sur lequel des marchandises venaient d'arriver. Cette nouvelle faillit tourner la tête des deux soeurs aînées qui pensaient qu'à la fin elles pourraient quitter cette campagne où elles s'ennuyaient tant et quand elles virent leur père prêt à partir elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien car elle pensait en elle-même que tout l'argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses soeurs souhaitaient. " Tu ne me prie pas de t'acheter quelque chose? "  lui dit son père.   Puisque vous avez la bonté de penser à moi lui dit-elle je vous prie de m'apporter une rose car il n'en vient point ici. Ce n'est pas que la Belle se souciait d'une rose mais elle ne voulait pas par son exemple condamner la conduite de ses soeurs qui auraient dit que c'était pour se distinguer qu'elle ne demandait rien. Le bon homme partit mais quand il fut arrivé on lui fit un procès pour ses marchandises et après avoir eu beaucoup de peine il revint aussi pauvre qu'il était auparavant. Il n'était plus éloigné que de quelques lieues et il se réjouissait déjà à la pensée de revoir ses enfants mais comme il fallait passer un grand bois avant de trouver sa maison, il se perdit, il neigeait horriblement, le vent était si grand qu'il le jeta deux fois en bas de son cheval. La nuit étant venue, il pensait qu'il allait mourir de faim ou de froid ou qu'il serait mangé des loups qu'il entendait hurler autour de lui...........................